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Islam

Conférence commune sur le christianisme et l'islam
Groupe du PPE-DE au Parlement européen et Groupe du PPE-DE au Conseil de l'Europe
26 - 27 septembre 2002
Parlement européen, Strasbourg

Foi et démocratie
L'impact de la religion sur la société civile

Discours du député européen Bashir Khanbhai

Les Européens découvrent les musulmans



Laissez-moi vous emmener à Oldham, une petite ville du nord-ouest de l’Angleterre située au nord de Manchester. On peut y voir des clochers d’églises surplombant les toits de maisons mitoyennes; au pub «The Hare & Hounds», on sert des pints pendant qu’une courte file se forme au fish and chips local à proximité du pub.

Si c’est toujours l’Angleterre, ce n’est plus tout à fait le pays du poète Robert Browning. C’est Oldham, une cité cotonnière en déclin où les ordures emplissent les rues, où les chancres des filatures de coton défigurent le paysage, mais aussi une cité qui, au 19e siècle, a fait la richesse du Lancashire. Il n’empêche, les enfants qui sortent de l’immeuble en face du pub s’agrippent à leur Coran tandis que les filles portent le foulard. Ces enfants musulmans quittent leur cours de religion quotidien. Ces scènes, on les retrouve aujourd’hui dans bon nombre de cités et de villes d’Europe occidentale. Il est courant de croiser une femme en sari ou un homme coiffé d’un turban ou d’apercevoir l’enseigne, ornée de caractères étranges, d’un commerce spécialisé. L’immigration de masse est devenue une réalité de plusieurs pays européens comme la Grande-Bretagne, la France, les Pays-Bas et l’Allemagne à mesure que l’économie de ces pays a progressé et englouti la main d’œuvre qui était censée pourvoir les emplois faiblement rémunérés des secteurs des transports et des services, emplois que leurs propres citoyens ne souhaitent pas occuper. Si, globalement, l’immigration constituait déjà une préoccupation, depuis les attentats terroristes qui ont frappé New York en septembre 2001, les musulmans sont particulièrement montrés du doigt.

Pourquoi en est-il ainsi? Emmenés par CNN, les médias internationaux se sont focalisés sur Oussama ben Laden, sur son organisation terroriste et sa foi musulmane. La diffusion journalière de films et reportages sur les moindres détails de la vie musulmane, la référence au fondamentalisme et au terrorisme islamiste – associé de fait à l’islam – ont contribué à conditionner le public européen et américain à penser que la plupart des immigrés musulmans sont dans une certaine mesure suspects et déloyaux et doivent donc être craints. Le monde non musulman dans son ensemble reconnaît instantanément le nom d’Oussama ben Laden, dont il associe le terrorisme à l’islam. CNN est parvenu à rendre ben Laden plus célèbre que Mahomet, le dernier prophète reconnu par l’islam. Les Européens et les Américains ont été bombardés d’images de femmes tyrannisées, de fanatiques tranchant les membres de ceux qui ont violé la sharia, la loi islamique, et de femmes adultères lapidées à mort. Des millions de musulmans pacifiques et respectueux de la loi qui vivent en Europe et aux Etats-Unis sont déroutés par le mouvement de peur, de suspicion et d’hostilité qui s’est emparé de leur communauté et de celle du pays d’accueil dans lequel ils vivent. Ils vivent en bon voisinage avec des personnes d’autres convictions religieuses et adoptant d’autres modes de vie. Ils n’ont aucunement l’intention de remettre en question les valeurs démocratiques et les systèmes politiques de leurs pays d’accueil. L’islam coexiste avec le judaïsme et le christianisme depuis plus de 1500 ans. Les musulmans font commerce avec l’Europe occidentale depuis des siècles. Les chrétiens et les juifs ont prospéré en Espagne et en Afrique du Nord au cours du règne long de 800 ans des Maures.

L’emportement d’imams extrémistes qui ne sont investis d’aucun titre religieux ni d’aucun mandat électoral, les cheikhs enrichis par le pétrole qui se servent de la religion pour perpétuer leur règne autocratique, la dictature militaire irakienne, les déclarations politiques d’ayatollahs iraniens et les kamikazes palestiniens ont terni la perception du monde musulman en général, et de l’islam en particulier. Les musulmans d’Europe, notamment les jeunes, doivent redoubler d’efforts pour s’intégrer davantage au sein de leur communauté d’accueil. Ces jeunes musulmans peuvent et doivent s’adapter au mode de vie occidental tout en conservant leurs tenues traditionnelles à la mosquée et dans le cadre de leurs fonctions communautaires. Certains employeurs réticents à engager des occidentaux arborant une coupe de cheveux extravagante, des tatouages ou une tenue de travail inadaptée ne seront pas plus disposés à accepter des employées musulmanes portant la bourka ou le voile dans la mesure où elles projetteront une image différente de leur entreprise. La foi religieuse constitue une conviction tant privée que fondamentale. Personne n’a besoin de symboles pour nourrir et entretenir une foi authentique qui soutienne notre intégrité, notre bonne volonté et notre compassion pour nos frères humains ainsi que notre croyance dans un Dieu tout puissant.

Malheureusement, plusieurs hommes politiques européens ont jugé de manière erronée les immigrés musulmans de leurs pays et ont tenu des propos indélicats qui, s’ils ont trouvé un écho auprès de la population, ont fortement nui au modèle de relations raciales et de tolérance religieuse en vigueur en Europe. On accuse Berlusconi d’avoir affirmé que la civilisation islamique était «inférieure» à la civilisation occidentale; aux Pays-Bas, Pim Fortuyn a qualifié l’islam de religion «arriérée» tandis que Joschka Fischer se demandait si l’islam est réellement compatible avec les valeurs des sociétés occidentales modernes.

Les immigrés d’Oldham ont gagné l’Angleterre dans les années 70 pour travailler dans les usines textiles. Ils sont venus pour travailler pendant une période limitée, prévoyant de retourner dans leurs villages du sous-continent indien. De même, dans les années 60, les nord-africains se sont rendus en France et les Turcs en Allemagne en qualité de «travailleurs étrangers» («Gastarbeiter») tout en planifiant un retour dans leur pays d’origine. À l’instar d’autres communautés immigrées, bon nombre de musulmans proviennent de régions rurales de pays pauvres dirigés par des dictateurs oppresseurs ou enlisés dans une guerre civile. Le déclin économique et l’instabilité politique des pays d’origine de ces immigrés ne leur permettent pas d’y envisager leur retour. Handicapées sur le plan linguistique et dépourvues des aptitudes adéquates, les générations d’immigrés plus âgés sont exclues du monde du travail. Alors qu’à la maison elles sont cloisonnées dans les anciens schémas traditionnels de foi et de respect, les plus jeunes générations doivent relever le défi de l’intégration au sein d’une population qui jouit de la liberté et du choix étayés par les valeurs occidentales modernes. Ils doivent affronter la xénophobie et les discriminations (insidieuses ou criantes) en matière sociale et d’emploi. Ils sont confinés dans des zones à forte densité de population immigrée et pourvues de logements en mauvais état. Un tel environnement porte préjudice aux enfants en âge de scolarité dans la mesure où ils sont exclus de la vie sociale de leurs camarades. Par ailleurs, sur le plan du logement et de l’éducation, ces immigrés sont cantonnés dans des régions où vivent un grand nombre d’immigrés, ce qui accentue leur isolement par rapport à la communauté d’accueil.

Si l’on part du principe que la plupart de ces immigrés resteront en Europe, il faut leur offrir l’opportunité de devenir des citoyens responsables et fiables dans leur pays d’accueil. Ils devraient bénéficier des mêmes opportunités en matière de logement, d’éducation, de santé, d’emploi et de participation à la vie civique et politique. L’intégration et la coexistence sont plus importantes que l’assimilation étant donné que les deuxième et troisième générations éprouvent progressivement moins de problèmes à adopter les modes de vie occidentaux. Les immigrés installés dans le Royaume-Uni se sont vus offrir la citoyenneté, un canal officiel permettant de relayer leurs griefs (commission pour l’égalité raciale), ainsi que des opportunités de travail, même s’il s’agit d’emplois faiblement rémunérés dans les secteurs des transports, de la santé et de la restauration. Le fait que les immigrés d’Allemagne, de France, des Pays-Bas et du Danemark n’aient pas bénéficié d’opportunités équivalentes a contribué à la formation d’une catégorie de citoyens de seconde zone désavantagés et exclus socialement. Ces personnes peuvent difficilement lancer leur petite entreprise et jouir d’une autonomie sur le plan économique. Il ne faut donc pas s’étonner de les voir dépendre de leur famille ou de l’État. Les allocations publiques accordées aux immigrés, largement relatées par la presse à sensation, sont mal ressenties par la population autochtone. J’admets que certaines pratiques islamiques semblent assez étrangères aux habitudes européennes, notamment l’abattage rituel des moutons à la fin du ramadan et les enterrements sans cercueils. Il convient néanmoins de noter que la France ne compte qu’un cimetière musulman à Bobigny pour une population musulmane de 4,2 millions de personnes, tandis que l’Allemagne et ses trois millions de musulmans n’en a aucun. Cet état de fait représente un sérieux problème pour les musulmans dans la mesure où leur tradition exige que l’inhumation ait lieu avant le lever du soleil.

Il convient de remettre en question et modifier l’image véhiculée par les médias européens, qui conçoit les immigrés musulmans comme une masse homogène. Les musulmans d’Europe représentent un spectre d’origines ethniques et de nationalités reflétant une grande variété de modes de vie témoins de leurs histoires. S’ils sont tous musulmans, les Turcs, les Saoudiens, les Bangladais, et les Indonésiens ne partagent pas les mêmes tenues vestimentaires, la même cuisine, la même langue ou le même mode de vie. L’éducation, le mode de vie et l’indifférence face à la religion qui prévalent chez les Asiatiques d’Afrique orientale contrastent sensiblement avec les musulmans du Pakistan rural ou du Bangladesh. L’Aga Khan, le dirigeant de plus de 5 millions de musulmans dans le monde, mène une vie différente de celle du Roi d’Arabie saoudite ou des ayatollahs iraniens.

À l’instar du judaïsme, l’islam n’est pas hiérarchisé – il n’existe pas de pape ou de fonction équivalente. Les imams des mosquées, les ayatollahs et les cheikhs enrichis par le pétrole peuvent jouir d’un pouvoir politique pour persuader leur congrégation ou leurs populations mais ils ne sont pas investis de l’autorité religieuse qui leur permettrait de décréter une fatwa ou le jihad. Un musulman prie directement Dieu et non par le biais d’un intermédiaire. La prière peut être offerte partout puisque Dieu est réputé être partout aux côtés de tout le monde. Aucune mosquée dans le monde ne peut afficher légitimement la photographie d’un être humain, quel qu’il soit, et même Mahomet, le dernier prophète de Dieu, n’est pas représenté partout. Une telle religion dépourvue d’infrastructure et de hiérarchie contribue à la formation de nombreux groupes en lutte pour le pouvoir politique. Certains groupes font appel à la violence pour attirer l’attention des médias alors que d’autres, infiltrés par des éléments corrompus, sont animés par l’avidité financière ou le pouvoir politique. Des États autocratiques comme l’Arabie saoudite, qui se mue en gardien des lieux les plus saints de l’islam, ne peuvent offrir la stimulation intellectuelle nécessaire au développement, dans le monde entier, d’institutions civiles et démocratiques qui présentent l’islam de manière à mettre en avant la philosophie et les valeurs qu’il partage avec le christianisme et le judaïsme. Portés par l’histoire remarquable de leurs civilisations anciennes, la Syrie, l’Égypte, l’Iran et l’Irak disposent de la capacité intellectuelle pour contribuer grandement à la représentation de l’islam dans le monde. Malheureusement, ces pays sont piégés par la politique du Moyen-Orient, une politique fondée sur le pétrole et les intérêts territoriaux!

L’Union européenne défend la conviction d’une Europe partageant un ensemble de valeurs. Mais quelles sont ces valeurs? Le professeur Hans Gert Poettering, président de notre Groupe du PPE-DE au Parlement européen et mon ami et collègue, a parfaitement résumé ces valeurs au cours de son exposé. Ces dernières englobent le respect des droits de l’homme, la tolérance raciale et religieuse, la démocratie, la liberté, l’état de droit et la responsabilité citoyenne. L’islam, comme le judaïsme et le christianisme, défend ces valeurs. Si l’absence de hiérarchie dans l’islam n’a pas permis aux musulmans de véhiculer ce message auprès des Européens en particulier et de l’Occident en général, il convient de remédier à cette déficience.

Les communautés turques promouvant la culture turque en Allemagne et les communautés indiennes promouvant la culture indienne en Angleterre doivent favoriser les échanges culturels et sociaux avec la population de leurs pays d’accueil. Ces échanges soutiennent l’intégration par les contacts sociaux et permettent de démontrer que les immigrés partagent bien le même ensemble de valeurs. Cette tendance souligne l’importance des traditions dans le sens où elle s’appuie sur l’identité sans pour autant verser dans une fierté aux conséquences nuisibles et porteuse d’arrogance sur le plan social. Pim Fortuyn a eu tort de considérer l’islam comme une religion «inférieure». Berlusconi a eu tort d’amoindrir la civilisation islamique tandis que Joschka Fischer ne doit pas se faire de soucis sur la compatibilité de l’islam avec les valeurs chrétiennes européennes. S’il est vrai que certains musulmans sont intolérants en matière d’homosexualité, la société occidentale n’a changé son point de vue sur la question que récemment. S’il est vrai que les femmes sont discriminées dans certains pays musulmans, le Bangladesh, le Pakistan et l’Indonésie ont déjà porté des femmes à la tête de l’État alors que les États-Unis, l’Allemagne, la France et les Pays-Bas n’en ont encore élue aucune. Le Coran consacre un chapitre entier aux femmes et à leur place au sein de la société, y compris leurs droits. Ces principes datent de 470 après J-C, bien avant que les femmes n’obtiennent le droit de vote au Royaume-Uni en 1929 et qu’elles ne soient habilitées à signer des chèques bancaires en France en 1962! Les mariages exclusivement religieux, notamment chez les juifs et les catholiques, ont constitué la règle jusque dans les années 50 tandis que la foi juive continue à exclure ceux et celles qui ne sont pas nés de mères juives. Ces traditions s’estompent néanmoins au fil du temps. Il devrait en être de même avec les musulmans des deuxième et troisième générations, qui finiront par adopter le mode de vie européen. L’Allemagne, la France, les Pays-Bas et le Danemark devraient se pencher sur la transformation des communautés musulmanes en Grande-Bretagne et apporter les changements adéquats pour contribuer à intégrer – et non assimiler – leurs musulmans.

Aux mois de janvier et de février de cette année, le ministère des affaires étrangères britanniques m’a invité à visiter l’Arabie Saoudite, l’Égypte, le Maroc et la Tunisie. En Arabie saoudite, j’ai eu l’honneur de rencontrer deux frères du Roi saoudien et des membres de leurs Majlis al Shura; au Caire, j’ai rencontré le pape Shenouda de l’Église copte, le Grand imam d’Al-Azahr, le ministre égyptien des affaires étrangères et des députés égyptiens. J’ai décelé chez eux une grande frustration, en particulier par rapport au sort des Palestiniens. Beaucoup étaient préoccupés par les intentions des Américains en Irak. J’ai toutefois constaté la manifestation d’une confiance nouvelle, notamment chez les jeunes Saoudiens et Égyptiens, formés en Occident et extrêmement brillants. Leur perception de l’actualité politique aux États-Unis et dans l’Union européenne, leur analyse de la politique pétrolière, leurs aveux concernant les manquements de leurs pays dans le domaine des relations publiques avec la communauté internationale, leur identification au besoin de disposer de groupes d’experts semblables à ceux dont dispose Israël à Washington, tout cela me laisse penser qu’une prise de conscience est enfin apparue selon laquelle les intellectuels musulmans ont beaucoup de travail devant eux, que ce soit au Moyen-Orient, en Europe et aux États-Unis. Ils doivent se lier à ce qui se fait de mieux en Occident afin de promouvoir, de projeter et de concrétiser la réalité d’une compatibilité entre le christianisme et l’islam, qui représentent les deux roues d’une bicyclette reliées par une même chaîne de philosophie, de valeurs et de croyance en un seul Dieu. Cette bicyclette constituée par la foi et des valeurs communes roule grâce à cette chaîne commune et parce que la plupart des musulmans et des chrétiens sont motivés et heureux de pédaler dans la même direction !


Bashir Khanbhai MdPE
24 septembre 2002



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